Réinventer les partis politiques | Conversation avec Jacques Attali

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Partout en Europe et aux Etats-Unis, les démocraties connaissent un profond désir de renouveau politique. Il a conduit, presque partout, sous des noms divers, à un renouvellement très profond des gouvernants. Avec l’émergence de gens nouveaux, de talents, soulevant beaucoup d’espoir.

Par contre, on n’assiste nulle part à un véritable renouveau des partis politiques. Ils restent, partout, comme depuis plus d’un siècle, même les plus nouveaux d’entre eux, surtout des machines à désigner des candidats, puis à fournir aux plus engagés des militants des postes d’assistants parlementaires ou des prébendes diverses dans les services publics.

Et quand ils parlent politique, les partis ne parlent que de détails et s’opposent, dans des attitudes sommaires et des postures déclamatoires. Sans aucun contenu concret. Ils ne cherchent que ce qui est bon pour eux, et pas pour le pays. Ils ne réflechissent presque jamais à ce qu’ils pourraient faire ensemble, ne construisent jamais des majorités d’idées.

Quand le mode de scrutin est proportionnel, ne sont élus que les apparatchiks qui ont fait carrière dans les bureaux auprès des chefs ; et quand le mode de scrutin est majoritaire, trop souvent les élus ne pensent qu’à l’intérêt de leur circonscription, même quand celui-ci ne rejoint pas celui du pays tout entier.

On ne doit pas s’étonner alors si le travail parlementaire est si souvent soumis aux exigences de l’exécutif, si les lois sont timides, si les réformes sont loin de ce qu’attendent les gens. Et on peut comprendre pourquoi les citoyens s’intéressent, partout, beaucoup plus aux élections présidentielles qu’aux élections parlementaires.

Cela est extrêmement dangereux : une démocratie ne peut pas être fondée seulement sur la légitimité populaire des dirigeants, aussi exceptionnels soient-ils. Sans parlement puissant, sans députés respectés, passionnés et compétents, sans lien direct de chacun d’eux avec le peuple, la démocratie ressemblera vite aux régimes populistes dont elle est censée se distinguer.

La clé du problème est dans la nature des partis politiques : Dans le monde des réseaux sociaux et de la fragmentation générale, ces organisations inventées à la fin du 18ème siècle, ne peuvent plus remplir le rôle qui leur était dévolu : aider à la formation d’un consensus politique autour d’un projet, et assurer un contrôle exigeant et efficace de l’exécutif.

Au 21ème siècle, dans les démocraties profondes, ils ne doivent donc pas être seulement des machines à désigner des candidats. Ils doivent être utiles. Et pour cela, ils doivent remplir 7 fonctions : 1. Penser le monde et fournir aux citoyens une vision des enjeux géopolitiques , des valeurs nouvelles, des mouvements sociaux, des évolutions technologiques, du rapport au travail, et à la culture. 2. Penser le pays, sa place dans ce monde, ses forces et ses faiblesses. 3. Expliciter des valeurs à défendre. 4. Elaborer un projet de société en accord avec ces valeurs. 5. En déduire un programme politique sérieux, pour mettre en œuvre ce projet. 6. Contrôler l’exécution de ce programme par le pouvoir exécutif, tant au parlement que sur le terrain. 7. Et surtout, fonction nouvelle : les partis ne doivent plus se contenter de plaider, ils doivent faire. Ils ne doivent plus se contenter de parler du chômage, du mal logement, de la bureaucratie, de l’éducation. Ils ne devraient plus laisser aux seules ONG le soin d’agir concrètement. Ils doivent devenir eux-memes des acteurs du changement social, en lançant des actions concrètes sur les sujets clés de leurs programmes.

C’est en agissant ainsi qu’ils attireront des militants, qu’ils retrouveront l’intérêt des électeurs, qu’ils mettront leurs actes en accord avec leurs paroles, qu’ils seront utiles au pays, qu’ils permettront que le renouveau politique ne soit pas une ruse d’un populisme à visage humain. Qu’ils feront de nouveau de la vie politique ce qu’elle n’aurait jamais du cesser d’être : l’expression la plus haute de la liberté humaine.

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